Le soleil se lève à peine, caressant de ses rayons naissants les sommets des collines du sud. Du haut d’un val, tapis dans le maquis qui recouvre une bonne partie de la réserve naturelle de Bel Ombre, deux silhouettes scrutent minutieusement les alentours. Leurs habits de couleur terne les rendent pratiquement invisibles tant ils se fondent dans la végétation. Camouflage indispensable pour ces deux hommes à la traque d’un des gibiers les plus rares du monde : le cerf de Java.
L’île Maurice est, en effet, le seul endroit de la planète où on peut chasser ces cervidés. Tôt le matin, ils s’aventurent hors de leurs cachettes pour se nourrir. C’est alors le moment propice pour les surprendre. Lionel Berthault connaît parfaitement les habitudes de ces animaux. Cela fait six ans qu’il chasse le cerf de Java. Après son repas, l’animal va rejoindre son refuge pour ruminer. Alors, ce sera trop tard. Il faudra attendre encore près de quatre heures avant qu’il n’en ressorte.
Bien qu’il faille faire vite, il ne faut pas se précipiter. Avant le fusil ou l’arc, la patience est la première arme du chasseur authentique. Lionel, qui a parcouru le monde, de l’Alaska jusqu’en Afrique du Sud à courir après des trophées de toutes sortes, en connaît rudement des choses à ce sujet. Loin de sa France natale où il a appris les rudiments de cette discipline auprès de son père, alors qu’il n’était qu’enfant, Lionel opère actuellement sous le blason du « Chasseur mauricien ». Ce personnage atypique, reconnu et respecté dans le milieu professionnel international, guide des chasseurs invétérés ou amateurs sur la piste du cerf.
Soigneusement, les deux hommes se faufilent entre les branchages. Des traces sur le sol, des crottes, des brindilles cassées sont autant d’indices permettant de savoir à quoi s’en tenir. Quelques spécimens intéressants passent paisiblement à une centaine de mètres ou plus. Mais comme les deux hommes sont dans le sens du vent, les bêtes sentiront leur présence s’ils continuent à s’approcher. Il faut les prendre à revers. Discrètement, les chasseurs se glissent dans la broussaille pour contourner le troupeau. Mais déjà, les timorés animaux se retirent des lieux après avoir rempli leurs panses. Il n’est même pas encore 8h.
Mais ce n’est que partie remise. Les bêtes ressortiront vers 11h ou midi. En attendant, les hommes profitent de ce moment pour découvrir le domaine. Aussi vaste que près de huit milles terrains de football, la réserve de Bel Ombre étonne par la diversité de son biotope. Une savane recouverte de hautes herbes muant par endroits en une sorte de maquis. Et une forêt luxuriante, vestige de la forêt primaire qui a jadis recouvert les lieux. Des cochons « marrons », des faisans, des perdrix de Japon, des pintades, des lièvres et environ deux milles têtes de cerfs de Java errent librement dans cette contrée sauvage, aux confins du Parc National du Gorge de la Rivière Noire.
Emblème du paysBien qu’il ne soit pas originaire de Maurice, comme son nom l’indique d’ailleurs, le cerf de Java est devenu un animal emblématique du pays. Il a été introduit dans l’île en 1638 par Van Der Stel et sa compagnie. Après avoir débarqué du navire Keppel, les spécimens étaient relâchés dans la nature, et devaient constituer une provision de viande pour les colons hollandais. Les animaux se sont parfaitement adaptés à leur nouvel habitat. Après des séries d’abondance et de menace d’extinction, les cerfs de Java sont maintenant protégés grâce notamment aux…chasseurs. Pour perpétuer la chasse, les amoureux de cette discipline ont beaucoup œuvré pour protéger l’espèce et son environnement. La bête est solidement implantée aussi bien dans la faune que dans le quotidien des mauriciens. La viande de cerfs provenant des parties de chasse approvisionnent les marchés. L’effigie de cet animal aux merrains solides, avec trois andouillers par merrain, figure sur des armoiries ainsi que sur la pièce de 50 sous. |
